La sécurité d’approvisionnement en gaz naturel de l’Europe est-elle menacée ?

Invia Invia Newsletter 6 March 2008

Pipeline_Sia-Conseil
©fotolia
Depuis la crise pétrolière de 1973, la sécurité d’approvisionnement énergétique est une des préoccupations principales des états européens. L’attention du grand public se portait jusqu’alors principalement sur les risques liés au pétrole mais le gaz

a été remis au premier plan en janvier 2006, lorsque l’Allemagne a dû restreindre sa consommation pour faire face aux coupures décidées unilatéralement par Gazprom afin de « sanctionner » son voisin ukrainien. Ces récents événements mettent en exergue les tensions politiques et diplomatiques entre les producteurs et les consommateurs dans un contexte énergétique mondial défavorable.

Un contexte d’augmentation de la consommation

La consommation européenne de gaz naturel ne cesse de croître et les prévisions les plus « pessimistes » indiquent qu’elle augmentera de près de 39% d’ici 2020 (environ 1,9% par an), passant de 540Gm3 à 700Gm3. Dans le même temps, la part de production interne dans la consommation de l’UE diminuera significativement pour passer de 57% à 29%.

Origine du gaz naturel consommé dans l’Union Européenne :

Consommation petit

La répartition des réserves de gaz naturel est assez inégale et somme toute assez problématique pour l’UE. En effet, les pays producteurs sont pour la plupart en voie de développement et leur politique énergétique souvent ambigüe : elle est partagée entre la volonté de vendre à moindre coût sur leur marché domestique pour favoriser leur croissance économique et la possibilité de réduire cette consommation interne au profit d’exportations beaucoup plus rentables.

L’UE va ainsi devoir assurer des importations croissantes de gaz naturel tout en faisant face aux tensions géopolitiques inhérentes aux relations internationales avec les pays producteurs dans un contexte général défavorable de hausse des prix des matières premières.

Répartition des importations de gaz naturel de l’UE :

Approvisionnement petit

Réduire la dépendance vis-à-vis de la Russie

L’Europe doit aujourd’hui s’assurer que les principaux flux gaziers qui lui sont destinés et qui proviennent principalement de Russie (premier producteur mondial de gaz naturel avec près de 600Gm3 par an, et premier fournisseur étranger de l’Europe) ne sont pas progressivement détournés, pour des raisons diplomatiques et économiques, vers d’autres destinations, en particulier le marché asiatique, qui est en pleine expansion.

Pour assurer cet approvisionnement en respectant la volonté russe de contourner l’Ukraine1 et la Biélorussie, l’Europe et la Russie travaillent au développement de nouveaux gazoducs :

  • Le Nord Stream, dont le président du conseil de surveillance est l’ancien chancelier allemand Gerhard Schröder, passera sous la mère baltique pour relier directement l’Allemagne à la Russie. D’une capacité de transport de 55Gm3 de gaz par an, il devrait entrer en service en 2011.
  • Le South Stream transitera par la mer Noire avant de relier la Bulgarie et la Hongrie. Il devrait entrer en service en 2013 et permettra de transporter 31Gm3 de gaz par an.

Le lancement de ces projets permet aux états européens et à leurs champions gaziers de nouer des partenariats à long terme avec le géant russe Gazprom et d’assurer une continuité dans leurs approvisionnements. L’Europe devrait ainsi réduire sa dépendance vis-à-vis des conflits entre la Russie et ses pays voisins (Ukraine, Biélorussie et pays baltes). Toutefois, ces projets ne permettent pas à l’Union Européenne de diversifier son portefeuille d’approvisionnement et de se dégager complètement de sa position de « vassal énergétique » de la Russie.

C’est dans cette optique que des projets de gazoducs passant par la Turquie, comme Nabucco2, ou sous la mer Caspienne, voient le jour. Ces nouvelles voies3 permettront d’acheminer du gaz d’Asie Centrale directement vers l’Europe. Le contournement du marché russe est également favorable aux pays producteurs cas les prix européens sont plus élevés.

Gazoducs existants et en projet entre la Turquie et l’Europe :

Nouveaux gazoducs petit

Cependant, diplomatie et économie sont intimement liées : les engagements politiques des états de l’UE pourront jouer en faveur ou non de l’engagement des multinationales européennes sur ces projets. Ainsi, les prises de position du gouvernement français quant au génocide arménien ont probablement compté dans l’éviction de Gaz de France du projet Nabucco par la Turquie. De même, les pays d’Asie Centrale, anciens membres du bloc soviétique, comme l’Azerbaïdjan, le Turkménistan et le Kazakhstan sont tiraillés entre leur fidélité à Moscou et leur volonté d’accéder à de nouveaux marchés et de traiter avec l’UE.

Trouver de nouveaux partenaires commerciaux grâce au GNL

La grande majorité des partenaires commerciaux « alternatifs » se trouvent à grande distance de l’Europe. Le transport du gaz naturel ne peut donc se faire que part voie maritime. Cela explique en grande partie le développement de la filière GNL ces dernières années.

Approvisionnement en GNL de l’UE :

Nouveaux fournisseurs petit

L’UE a noué des relations commerciales avec le Quatar, la Lybie, l’Egypte, le Nigéria, les Emirats Arabes Unis et Trinité et Tobago. Comme le montre le tableau ci-dessus, les approvisionnements en GNL n’ont pas cessé de croître depuis 1995 pour atteindre une part importante dans l’approvisionnement en gaz de certains pays (près de 30% en France et plus de 66% en Espagne). L’Europe a donc réussi à diversifier ses sources d’approvisionnement malgré des freins économiques évidents liés aux montants des investissements à consentir.

En effet, l’approvisionnement par méthaniers, bien que plus souple et moins risqué que par gazoduc, demeure très coûteux : les coûts d’exploitation et de maintenance des tankers sont élevés, les ports encore peu nombreux, le volume d’une livraison assez faible (150 000 m3) et les coûts de construction de nouveaux terminaux méthaniers très élevés (500M€ sur trois ans).

Or, les navires, contrairement aux gazoducs, peuvent être au dernier moment dirigés vers les marchés asiatiques et américains si les prix sont plus élevés. Pour rentabiliser les lourds investissements qu’elles engagent dans le GNL, les sociétés pétrolières et les utilities, bien que ces dernières aient des préoccupations liées à l’approvisionnement de leurs clients sur le continent européen, sont donc tentées d’arbitrer entre les différents marchés. La sécurité d’approvisionnement européenne n’est donc pas l’unique préoccupation des investisseurs de la filière GNL.

Il existe ainsi des divergences importantes entre les intérêts des investisseurs (accroître leurs profits) et les préoccupations politiques de l’UE (assurer l’approvisionnement des consommateurs). Dans ce contexte, le développement de la filière GNL n’apparaît pas comme la solution miracle à la sécurisation des approvisionnements gaziers européens et l’augmentation des livraisons d’ici 2020 ne devrait pas à elle seule compenser la diminution de la production interne de l’UE.

Conclusion

La question énergétique s’annonce comme un enjeu stratégique pour l’Union Européenne. La sécurisation des approvisionnements en gaz naturel passera à la fois par le renforcement des contrats avec la Russie, le développement de nouveaux hubs autour de la mer Caspienne et les investissements dans le GNL. Mais c’est avant tout la mise en place d’une vraie politique européenne claire et partagée qui permettra d’assurer l’adéquation entre les investissements nécessaires et les intérêts des grands groupes énergétiques.

Sia Conseil

Notes :
(1) La crise actuelle engendrée par le non règlement à la Russie de la dette ukrainienne de 2007 souligne la tension entre ces deux pays
(2) Ce gazoduc reliera l’extrémité orientale de la Turquie à l’Autriche en passant par la Roumanie, la Bulgarie et la Hongrie.
(3) A noter qu’un gazoduc reliant la Turquie et la Grèce transporte déjà 11,5Gm3 de gaz caspien par an.

Sources :
DGEMP : Direction Générale de l’Energie et des Matières Premières
Cédigaz : the International Association for Natural Gas
CREDEN : Centre de Recherche en Economie et Droit de l’ENergie

Articoli in : Commodity,Energia,Gas naturale,Politiche energetiche

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