Terminaux méthaniers : pourquoi tant de projets ?

Invia Invia Newsletter 27 October 2007

Pipeline_Sia-Conseil
©fotolia
La part du GNL1 dans l’approvisionnement en gaz naturel de l’Europe ne cesse de croître, représentant2 déjà 28,5% de l’approvisionnement français et 67,5% de l’approvisionnement espagnol. Encouragés par cette croissance, des dizaines de projets de nouveaux terminaux méthaniers sont à l’étude sur les côtes européennes. Pourtant, la construction d’un terminal

est un investissement lourd (500 M€ sur 3 ans), soumis à des aléas techniques et politiques (blocage du projet par les autorités locales,…), et dont la rentabilité dépend des fluctuations du marché du gaz. Qui sont les investisseurs prêts à prendre ces risques, et quelles sont leurs motivations ? L’Europe ne court-elle pas, à moyen terme, un risque de suréquipement en terminaux méthaniers ?

Des investisseurs aux motivations différentes

Un tour d’horizon des terminaux construits récemment ou en projet montre une typologie variée d’investisseurs.

Principaux projets et terminaux récents en Espagne, France et Italie :

Projets terminaux petit

A côté des utilities gazières, importateurs historiques de gaz (Gaz de France, Gas Natural), figurent en bonne place les électriciens consommateurs de gaz et les nouveaux entrants (Endesa, Iberdrola, Enel, Edison, Poweo,…). Par ailleurs, les majors pétrolières et gazières3 sont fortement présentes (Total, BP, Shell,…), mais également les sociétés nationales de production4 (Sonatrach, Qatar Petroleum). Enfin, des acteurs spécialisés dans les infrastructures GNL (4Gas, Golar LNG) commencent à occuper le marché.

Les motivations de ces différents types d’acteurs sont évidemment de natures différentes :

  • Les IOC, historiquement présentes sur l’amont, cherchent à garantir leurs débouchés, notamment sur le marché européen. Par ailleurs, pour profiter des opportunités d’arbitrage entre les marchés Européen et Américain, il est nécessaire de disposer de positions aval sur les deux rives du bassin atlantique.
  • Les intérêts des NOC sont en partie similaires, celles-ci souhaitant assurer à leur production des débouchés au meilleur prix, en s’affranchissant de leurs partenaires IOC.
  • Les utilities gazières utilisent le GNL comme moyen de diversification de leur portefeuille d’approvisionnement, mais commencent également à investir sur l’amont et le midstream pour jouer l’arbitrage entre les marchés et ainsi doper leurs marges.
  • Les nouveaux entrants et les électriciens souhaitent utiliser le GNL comme source d’approvisionnement alternative, et ainsi se libérer du quasi-monopole d’importation des opérateurs historiques.

L’exemption d’Accès non-discriminatoire aux Terminaux, clé de l’investissement

Pour autant, ces différents acteurs ne peuvent mettre à profit leur investissement que s’ils sont autorisés à les utiliser pour leur stratégie propre, alors que la règle en Europe est d’offrir un accès non-discriminatoire aux infrastructures.

Cette exception est rendue possible par l’article 22 de la deuxième Directive Européenne5, qui permet aux investisseurs d’exploiter les terminaux pour leur propre utilisation, en réservant éventuellement une partie de la capacité pour l’Accès non-discriminatoire des Tiers. Sans cette mesure, le terminal perdrait en grande partie son intérêt stratégique, car son propriétaire serait contraint d’offrir des services équivalents à ses concurrents, qui plus est à des tarifs régulés.

Le récent rapport de l’ERGEG6 montre que la quasi-totalité des investissements dans les projets récents sont réalisés sous ce régime. Par ailleurs, l’effet de cette levée de contrainte sur l’investissement est démontré par le changement de régime opéré aux Etats-Unis en 20027, qui a déclenché une envolée du nombre de projets.

Un risque de suréquipement ?

Le grand nombre de projets de terminaux à l’étude aujourd’hui peut faire craindre le suréquipement à moyen terme. En effet, la croissance prévue de la demande de gaz européenne ne s’élève qu’à 1,5 à 1,9% par an, et l’approvisionnement par gazoduc restera encore longtemps majoritaire.

Par ailleurs, si les terminaux continueront de bénéficier d’une activité garantie grâce aux cargaisons GNL acheminées dans le cadre de contrats long terme, ils devront également assurer l’accueil d’une proportion croissante de cargaisons achetées sur le marché spot8. Sur le bassin atlantique, ce marché dépend du différentiel de prix entre l’Europe et les Etats-Unis ; en cas de prix durablement plus élevés aux USA, les cargaisons spot seront redirigées vers le marché américain, diminuant le taux d’utilisation des terminaux européens.

Si tous les projets en cours aboutissaient, l’Europe serait certainement suréquipée en terminaux méthaniers. Toutefois, au vu de la difficulté d’implantation des terminaux en raison des réticences des populations locales, il est à prévoir que seule une faible proportion des projets se concrétisera. De fait, il est difficile d’établir une projection à 10 ans du parc de terminaux méthaniers européen.

Terminaux méthaniers en service et en construction/projet en Europe :

Terminaux europe petit

Ces derniers points montrent que les autorités nationales et européennes ont un rôle important à jouer dans la régulation du développement de ces infrastructures clés de la sécurité d’approvisionnement européenne. En particulier, les autorités peuvent utiliser les leviers suivants :

  • prise de position sur les conditions et les sites d’implantation des ouvrages,
  • orientations dans l’application de l’exemption d’accès non-discriminatoire des tiers,
  • politique tarifaire des services de regazéification.9 régulés.

Afin de ne pas créer de distorsion entre les pays et les investisseurs, l’ERGEG recommande dans son rapport d’homogénéiser à l’échelle européenne les critères d’application de l’exemption d’accès non-discriminatoire. Le rapprochement des différents régulateurs européens, porté par la 3ème Directive, devrait faire avancer ce point.

Sia Conseil

Notes :
(1) Gaz Naturel Liquéfié
(2) Part du GNL dans la consommation nationale en 2005 – Source : Commission Européenne
(3) International Oil Company, ou IOC
(4) National Oil Company, ou NOC
(5) Directive 2003/55/EC. L’article 22 de cette directive permet d’exempter en partie les nouvelles infrastructures du régime normal d’accès non-discriminatoire aux tiers, dans la mesure où ces infrastructures contribuent à la sécurité d’approvisionnement ou à la fluidification du marché, et où les investissements ne seraient pas réalisés en régime normal. Cet article laisse cependant une grande liberté d’interprétation des critères d’exemption et de mise en œuvre (exemption totale ou partielle, pour une durée variable, …).
(6) Rapport « Treatment of New Infrastructure » du 12 septembre 2007
(7) En 2002 (Décision HackBerry), le régulateur US a fait passer les terminaux méthaniers d’un statut d’ « infrastructure de réseau » (régulée et soumise à l’accès non-discriminatoire) à un statut de « source d’approvisionnement » (pleinement concurrentielle). Cette décision visait principalement à favoriser l’investissement, dans un objectif de sécurité d’approvisionnement.
(8) En 2006, le marché spot a représenté 16% du marché mondial du GNL.
(9) Par exemple, un engagement du régulateur sur les tarifs pour une longue période est un gage de sécurité pour les investisseurs.

Sources :
Commission Européenne
Commission de Régulation de l’Energie
Sites Internet des investisseurs
Cedigaz
ERGEG

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